Qu’est ce que t’inspire Internet aujourd’hui ?
Dans mon atelier, j’ai deux fenêtres. Une fenêtre qui donne sur un champ de blé et une deuxième fenêtre qui donne sur le reste du monde. C’est Internet...
Et à quoi te sert Internet ?
A suivre l’actualité. A chercher de la documentation. Et à communiquer, c’est-à-dire à échanger de l’information écrite et dessinée, notamment avec d’autres dessinateurs. Bref, à mieux regarder le monde s’agiter bien au-delà de ma campagne préférée. Et c’est très enrichissant.
Est-ce que tu utilises Internet pour communiquer avec les journaux avec lesquels tu travailles ?
Non, pas vraiment. J’utilise toujours le bon vieux fax étant donné que j’ai à envoyer des dessins en noir et blanc qui sont destinés à être imprimés sur du papier journal. L’exigence de qualité dans la transmission ne justifie pas l’utilisation de l’outil informatique. Le fax est quand même beaucoup rapide et dans la presse le facteur temps est déterminant.
Mais alors, tu n’utilises pas vraiment Internet comme moyen d’expédition de ta production...
Si, il m’est arrivé d’envoyer des dessins en couleur au journal Le Monde et là, en effet, j’ai utilisé Internet. Bien obligé. Mais il me semble qu’Internet est surtout un outil de diffusion particulièrement intéressant si l’on veut montrer les dessins qui, pour une quelconque raison, n’ont pas été publiés dans la presse écrite.
Tu veux dire qu’Internet remplacerait les publications imprimées ?
Bon, tu sais que les temps sont de plus en plus difficiles pour les dessinateurs en raison du rétrécissement dramatique de l’espace accordé au dessin dans la presse en général. Il faut donc chercher d’autres supports si l’on veut continuer à exister en tant que dessinateurs. Mais cela ne résout pas, évidemment, le problème fondamental qui est économique. Le travail du dessinateur doit être publié s’il veut en vivre. Et pour l’instant, Internet ne nourrit personne. Alors, utilisons-le en tant que, disons média de compensation.
Concrètement...
Prenons l’exemple de la FECO, c’est-à-dire environ deux mille dessinateurs vivant ou survivant tant bien que mal de leur plume dans une trentaine de pays. Que tout ce petit monde puisse communiquer ensemble est un bel exemple de ce qu’on peut faire grâce à Internet. Donc, quoi de mieux pour ce faire qu’un site dynamique et ouvert à tous les membres de la FECO qui permette d’ouvrir des galeries de dessins sur tel ou tel thème ou sur des questions d’actualité, des forums de discussion sur les problèmes propres à l’exercice de la profession ou sur des sujets de société plus vastes, et puis aussi de faire circuler toute information concernant le travail des dessinateurs.
Plus précisément, comment vois-tu ta contribution future au site de la FECO ?
Dans ce monde que l’on dit en voie de globalisation, il me semble que nous, dessinateurs de presse et d’humour, disposons d’un outil très puissant pour la défense d’un certain nombre de principes qui aideraient le genre humain à mieux vivre ensemble les temps à venir qui s’annoncent, on en est tous conscients, bien sombres. Donc, dans mon esprit, il s’agit de proposer des initiatives pour que les membres de la FECO puissent participer de manière encore plus active à la vie de la planète dans toutes ses implications. Par exemple, à l’image de ce qu’on a fait concernant l’affaire dite des dessins sur Mahomet, il serait intéressant d’ouvrir une galerie de dessins sur le pétrole, par exemple.
Le pétrole ?
Oui, le pétrole parce que ce sujet permettrait aux dessinateurs de commencer par taper sur l’homme lige des pétroliers, le faiseur de guerres George W. Bush, de continuer en traitant de tout ce qui a trait au Proche-Orient, si proche et si lointain en même temps, et puis d’aborder le problème des énergies alternatives... Bref, vaste sujet qui peut donner lieu à une très riche galerie de dessins abordant avec humour et/ou humeur toutes ces questions qui s’avèrent cruciales pour l’avenir de l’espèce humaine.
Alors, une sorte d’agora ?
Justement, une agora. En tant que dessinateur, je constate, comme je l’ai déjà dit précédemment, qu’il y a de moins de place pour le dessin de presse et d’humour dans les médias imprimés et audiovisuels, ce qui est non seulement frustrant mais empêche aussi le dessinateur de vivre normalement de son travail. La galerie ne va pas résoudre la question économique cependant, en montrant le travail du dessinateur, elle va, d’une part, lui permettre de surmonter la frustration liée à l’occultation de son travail, et d’autre part l’aider à se faire mieux connaître et, éventuellement - on peut toujours rêver - à lui apporter des commandes. Sans avoir à verser de commission à la FECO...
S’il y a moins de dessins dans la presse écrite c’est peut-être que les lecteurs n’en demandent pas...
Le lecteur n’a pas de voix au chapitre. Ce sont le directeur et le rédacteur en chef qui décident de ce que « veut le lecteur ». Comme le disait très justement un certain Liebling, journaliste au New Yorker dans les années 50, « la liberté de la presse appartient seulement à ceux qui possèdent un organe de presse ». Donc, en dernier ressort, c’est le propriétaire du journal qui est libre de dicter sa loi comme essaient de le faire aujourd’hui, en France, un Dassault, propriétaire du Figaro, un Lagardère, propriétaire de Paris Match ou un Rothschild, co-propriétaire de Libération. Alors qu’il y a une demande de plus en plus forte de dessins à accrocher aux murs, c’est-à-dire des dessins pour des expositions, des festivals, des salons, des concours, il n’y aurait pas une demande de dessins à « accrocher » dans les colonnes de la presse écrite ? En fait, on est dans une situation contradictoire puisque si l’on veut avoir des dessins pour alimenter les manifestations à caractère culturel ou simplement d’animation, il faut bien qu’il y ait des dessinateurs et ceux-ci doivent pouvoir vivre de leur travail afin de continuer à exercer leur métier en vrais professionnels et non pas en dilettantes. Or, pour qu’un dessinateur puisse vivre de son travail il faut que celui-ci soit imprimé quelque part. Et où ça, sinon dans les journaux ? Le combat pour le droit à la publication devrait faire partie aussi de nos objectifs, mais on n’est pas un syndicat. A chacun son rôle.
Aujourd’hui...
Aujourd’hui, nous vivons des événement tragiques. La situation au Proche-Orient ne cesse de s’aggraver, c’est l’escalade de l’horreur à Gaza, au Liban, en Israël. Avec les civils en première ligne, comme en Irak. Comme d’habitude. Or le dessinateur n’est pas seulement le « fou du roi », il est aussi et peut-être surtout l’observateur qui va tirer le trait qui touchera là où ça fait mal. Sans tuer, juste pour souligner. Il me semble donc que le site de la FECO devrait ouvrir en permanence une grande page d’actualité afin d’abriter les dessins proposés par les dessinateurs membres de notre association et faire cohabiter ainsi nos différents points de vue sur les événements en cours. Deux mille dessinateurs à travers le monde, c’est tout de même une sacrée force de frappe en puissance, non ?
« Make humour, not war » ?...
Je dirais plutôt « make laugh, not war ». Cela correspond mieux, phonétiquement, au « make love, not war » de nos jeunes années. Par contre, en français, cela pourrait donner, en effet, « faites l’humour, pas la guerre »... Mais là, on commence à devenir un peu trop sérieux, tu ne trouves pas ?
T’as raison, c’est peut-être le moment de boire un verre de chinon...
Excellente idée. On descend à la cave.
